Pour ou contre le droit à l’oubli sur le Web

Si le droit à l’accès aux données collectées à notre insu, déjà prévu dans une loi Informatique et liberté de 1978, les données publiées activement par l’internaute relèvent d’une autre logique.
Le Web a fortement abaissé la résistance du monde qui nous entoure, que ce soit la résistance matérielle ou la résistance offerte par la réalité de l’autre. D’une part on peut désormais s’adresser à tous avec de faibles contraintes de support, de temps et de lieu, et négliger la réalité matérielle de l’autre. D’autre part, l’acte d’écrire n’est plus disjoint de l’acte de publier dans une logique de partage qu’autorisent les Facebook, Twitter, Tumblr, Youtube…Et ce que l’on publie trouve toujours son intérêt dans l’attention que l’autre y porte, et c’est évidemment vrai dans le monde numérique.

Pour un certain nombre de contributeurs, les adolescents en particulier, mais pas seulement, l’exposition de soi et la liberté de ton sont gages de l’intérêt que leur porteront ceux qu’ils veulent séduire. Cette exposition joue un rôle dans la construction de l’image de soi et dans l’adaptation de ses comportements en fonction des réactions de sa tribu (l’extimité selon Tisseron) ; rien que de très social dans le cercle dans lequel on cherche à exister et à se calibrer à un moment de son développement. Mais tout le monde sait que ces publications diffusent hors du cercle d’origine et sont plus ou moins pérennes au travers des documents, reprises ou échos qui subsistent…Et certaines d’entre elles sorties du cercle et du moment d’origine desservent leur auteur ou permettent de le tracer (voir Jules). D’où la question du droit à l’oubli évoqué dans une charte de 2010 et plus récemment pour les jeunes.

Alors pour ou contre le droit à l’oubli sur le web ?

Un apparent bon sens plaide pour l’octroi de la possibilité d’effacer ses traces dès lors qu’on le souhaite. A supposer que ce soit entièrement possible, est-on si sûr que cela n’aurait pas d’effet pervers ?
C’est la question que pose l’article de Serge Tisseron paru récemment sur Ecrans. Vouloir oublier, c’est vouloir ne pas se souvenir, dissoudre la mémoire, rendre possible le n’importe quoi puisqu’effaçable. En clair, selon lui, c’est déresponsabiliser et autoriser tous les dérapages.

« Le droit à l’oubli pourrait alors rapidement encourager l’oubli du droit…tout pourrait être tenté car tout pourrait être effacé » écrit Tisseron.

Par ailleurs, en tant que psychiatre et psychanalyste, Tisseron redoute que chez les enfants et les ados en particulier, l’idée que l’on pourrait effacer n’introduise l’illusion d’un effacement définitif de ce qui déplaît dans notre esprit comme dans notre vie réelle. Il propose tout simplement de ne pas confondre identité et e-identité et d’éduquer en ce sens. Le Web est un autre type d’espace dans lequel « …aucune affirmation n’efface l’autre, aucune ne s’impose à l’autre, c’est un monde qui ne connaît pas l’exclusion des contraires… » et il faut en prendre acte.

Son avis mérite d’être entendu, mais si je n’ai pas d’avis particulier sur l’aspect psy, je suis assez sceptique sur l’idée que le web soit un espace disjoint et de séparer identité et e-identité. Le virtuel est une catégorie du réel et nos pratiques démontrent chaque jour l’interpénétration des identités. Vouloir établir des frontières réel-virtuel ou réel-imaginaire est un tâche ardue voire impossible. L’outil numérique est toujours susceptible de mettre en continuité espace public et espace privé. A mon humble avis, séparer les deux identités ne peut que renforcer les difficultés à gérer son image sur le Web. C’est parce que l’e-identité fait partie de l’identité que nous avons à la gérer avec précaution.

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