Un peu plus de quatre mois après l’annonce de Zuckerberg sur les nouveautés de Facebook, les équipes de Nicolas Sarkozy s’en sont emparées. Quel sera donc le rendement de l’initiative ? Si l’on parcourt la blogosphère, et le web en général, trois thèmes se dégagent
D’abord l’outil et le contenu : La timeline, c’est un outil de narration, de storytelling, qui peut donc raconter beaucoup de choses différentes, de la création poétique et artistique au CV (au sens large) qui sera probablement l’usage commun. Comme je l’écrivais dans le réseau comme autre et miroir, l’enjeu est de s’insérer dans la construction narrative de l’internaute en agissant sur son imaginaire, en lui permettant d’intégrer dans sa propre histoire, et donc son identité, les parcours et les discours qu’il est amené à construire lors de ses visites. Comme dans toute opération de communication, il s’agit de guider les flux émotionnels.
La timeline est donc un miroir de plus pour soi et/ou pour les autres : Miroir, miroir, dis-moi, (dis leur) que je suis la plus belle ! C’est ce que demande chaque jour la reine à son miroir de vérité qui lui annoncera un jour que Blanche Neige est bien plus belle qu’elle. Mais la timeline, c’est plus que ce miroir de vérité. C’est le miroir magique connu depuis longtemps et qui, sous certains éclairages, révèle les images qu’il porte au dos ou, comme dans Harry Potter ou Schrek, les pensées profondes. Il y a donc toujours 2 lectures de cette timeline : Une lecture au premier degré et une lecture en creux qui dessine une autre vérité dans laquelle se bousculent les non-dits et les non-montrés. Aucun utilisateur ne peut échapper à ce double je. C’est la même démarche que nous tous effectuons dans la constitution de notre album photo et dans nos interventions on line. Une position désavantageuse, une photo compromettante, un événement dévalorisant ont vite fait de rester dans la boîte, voire de gagner la poubelle. Sauf que pour un personnage public, ces documents sont accessibles par bien d’autres sources. cette double lecture est abondamment soulignée et relativise l’impact du contenu.
Autre thème largement abordé : En innovant avec une timeline soignée sur Facebook, plus répandu et plus populaire et peut-être plus contrôlable que Twitter, le candidat (qui a concomitamment ouvert un Twitter) semble faire un bon coup en donnant une image de quelqu’un qui, comme Obama et ses conseillers, a compris le réseau, ce qui n’était pas évident au vu de quelques interventions y compris lors du dernier eG8. Il reste à souligner que la démarche communautaire ne va pas jusqu’au bout puisque le bouton j’aime est le seul disponible et que les commentaires ne sont pas autorisés. On peut comprendre que les besoins en modération qui auraient été nécessaires aient freiné les ardeurs. On en restera donc à une communauté verticale.
Enfin un thème de controverse : Facebook aurait-il favorisé N. Sarkozy en lui proposant bien avant ses concurrents une innovation encore hors ligne ? L’agence Emakina.fr, ex Groupe-Reflect (dont l’essentiel des effectifs est basé à Limoges, clin d’œil à la région où F.Hollande est élu), déjà en charge de la communication digitale de l’UMP, reconnue dans le monde du web2.0 puis communautaire, a t-elle utilisé ses liens avec Facebook (avec lequel elle a un accord de partenariat privilégié) pour proposer cette avant première ?
Interférences
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La timeline Facebook et le miroir magique. Nicolas Sarkozy tire le premier
Honni soit qui mal y pense. La tentation Free malmène Bouygues, Orange et SFR.
Google Tendances révèle l’impact premier de l’arrivée de Free sur le mobile. Le jour même de la conférence très cash de Niel, les requêtes « résiliation » sur Google sont multipliées par un facteur d’ordre dix pour les trois grands opérateurs. Une véritable réaction émotive : Vite ! Comment quitter mon opérateur actuel ? Même si le passage à l’acte n’est pas pour tout de suite, on y pense immédiatement. De quoi faire peur aux opérateurs en place et les inciter à téléphoner à leurs clients pour leur proposer un nouveau forfait avant qu’ils ne décident de partir pour de vrai.
L’émotion et le buzz retombent quelque peu, mais les requêtes « résiliation » demeurent encore très significatives. Après les geeks, les freenautes et les early adopters, la réflexion va gagner plus lentement le grand public. Les opérateurs dits historiques, un peu sonnés et tout à coup vieillis, disposent encore d’un épais matelas de clients engagés, y compris depuis peu à Noël, période traditionnelle d’achat de mobiles. Ils lancent leurs contre-attaques tarifaires et commencent à communiquer sans trop de retenue sur les faiblesses vraies ou supposées de Free.
Bref, la lutte ne fait que commencer et se concentrera sûrement, au delà des prix, autour de la tenue des promesses, de la qualité du réseau et des services, mais aussi autour de l’innovation. Free, qui vise 25% de la clientèle, s’en est montré jusque là le champion et va bénéficier pour un temps au moins, et sauf fautes de sa part, de l’avantage d’avoir tiré le premier. A suivre donc…
Art numérique à la Gaîté lyrique, Rafael Lozano-Hemmer présente Trackers
La Gaîté lyrique (enfin un espace institué dédié aux cultures numériques dans Paris) présente les travaux d’un artiste mexicain, Lozano-hemmer, par ailleurs connu pour d’amples réalisations en extérieur. Le mérite de ces travaux est de mettre en contact le public avec un art numérique souvent méconnu et encore peu reconnu. Dans nombre de commentaires, on souligne le caractère participatif, interactif d’œuvres dont l’actualisation dépend d’un tiers interacteur. C’est bien le moins, tant ces caractéristiques sont intrinsèques aux réalisations d’art numérique interactif. De ce point de vue, c’est réussi. L’expérience du corps comme construction interactive, processus désormais en cours jusque dans nos salons (WII, Kinect…), est ici révélatrice de la puissance de la technologie. Je pense par exemple à la réalisation qui place le corps dans le rôle d’un curseur réglant la fréquence et le volume de différentes stations de radio.
Je suis moins convaincue par le titre de l’expo, Trackers. En effet le tracking du tiers interacteur (vidéo, sonore, infra-rouge, électro-magnétique…) est une des bases de nombre d’installations interactives. On aurait donc pu mettre bien des travaux sous ce titre fourre-tout…Et s’il s’agissait de montrer que ces technologies utilisées sans contrôle permettent notre traque, cela fonctionne ; mais le propos ne m’a cependant pas semblé très fort. En effet, jamais la scénographie ne m’a placée en position de ressentir cette surveillance panoptique dont je pourrais faire l’objet, et qui est évoquée dans plusieurs commentaires. Il est vrai que pour Lozano-Hemmer il s’agit de montrer que ces technologies sont déjà parfaitement mondialisées et intégrées dans notre monde quotidien, loin d’un monde orwellien, donc. Tout cela amuse beaucoup les visiteurs et les inquiète sûrement beaucoup moins que leur première découverte de la reconnaissance faciale sur leur album Picasa ou que les 1222 pages amassées par Facebook sur un étudiant autrichien.(Max Schrems).
Deux autres aspects sont indirectement abordés en visitant cette expo. Qui est l’auteur de ces œuvres ? Les ingénieurs, les programmeurs, les artistes, les concepteurs, lozano-Hemmer lui-même ? On mesure les profondes interactions qui lient sciences, technologies et art ainsi que chacun des contributeurs à l’œuvre nulmérique. Enfin quelle forme de propriété et quelle pérennité pour ces travaux ?. Les notions de copie, de circulation, de droits d’auteur et de reproductibilité à terme questionnent le statut de l’œuvre numérique. Les intéressantes réponses de Lozano-Hemmer, trop longues à développer ici, sont parfaitement évoquées dans une interview donnée sur Artnet.
Au final, certains regretteront qu’il n’y ait pas davantage de poésie et/ou davantage de conviction dans le propos.. L’exposition n’en permet pas moins un accès facile à cette forme d’art numérique…jusqu’à Dimanche. A défaut, vous pouvez être guidé dans l’expo par Rafael.
Un art de l’expérience à l’ère du numérique
Dans un magazine Beaux-Arts de début d’année, le philosophe Yves Michaud décode l’état de l’art et son évolution probable dans les dix ans qui viennent. Si cette évolution peut être mise en relation avec un environnement politique et social donné, il est également possible de faire le lien avec le changement des modes de perception liés à l’avènement du numérique. Essayons donc !
Chacun pressent, constate, ou sait désormais que l’avènement du numérique concourt à un changement des modes de perception. La linéarité, l’attention, la lenteur, laissent la place à l’alinéarité, le rythme, et la rapidité…au risque de l’inattention. Le parcours linéaire partagé laisse la place à l’expérience individuelle, que ce soit dans les nouveaux modes de lecture qui mettent en cause le livre traditionnel, les médias numériques et l’internet, sans oublier l’expérience proposée dans les dispositifs interactifs d’art numérique.
Si la primauté de l’expérience est évidente dans des dispositifs techniques interactifs, elle s’impose aussi dans des œuvres « périssables » d’art contemporain et dans de nouvelles formes de happening dans la danse ou le théâtre, impliquant souvent davantage le corps et les sens (voir Jan Fabre)…
Parallèlement, dans les médias numériques, la communication unidirectionnelle s’efface au profit de la commutation dans laquelle le message se construit dans l’interaction entre des émetteurs-récepteurs. (blogs, réseaux sociaux, mobiles…). Cette interaction donne la aussi le primat à l’expérience sur le contenu.
Cette importance croissante de l’expérience et de la perception induit à des degrés divers selon le dispositif dans lequel on se place, un engagement différent du corps et conduit à un développement de la polysensorialité consacré par l’avènement de la synesthésie, association de sens, prise en compte de façon croissante dans l’immersion et l’expérience utilisateur des sites internet, mais aussi dans la mode, la cuisine ou les parfums.
Tout cela consacre le déclin de l’objet au profit de l’expérience, de la perception. L’œuvre, si on peut encore employer ce mot, s’actualise plus ou moins brièvement dans des installations, des performances, des expériences sensibles relevant de l’événement, et parfois même de rien d’autre que l’événement réduit à un produit consommé. On assiste ainsi à une esthétisation diffuse et globale, à une gazéification de l’art selon les mots même de Michaud.
Ainsi s’expliquerait selon lui, le retour au premier plan de l’architecture comme art majeur. L’expérience du Guggenheim de Bilbao est d’abord celle qui est offerte par l’architecture du musée, bien avant celle des objets qu’il contient. Des tours de Dubaï aux nombreux projets muséaux en cours, et même au musée Pompidou de Metz, c’est d’abord une expérience sensorielle que tentent d’offrir ces réalisations.
La transformation des modes de production par les technologies fait que l’artiste seul face à son œuvre laisse la place au producteur, au créateur industriel animant ou pilotant un collectif, voire simple maillon d’une distribution. Les procédés industriels, techniques, communicationnels et commerciaux transforment la perception. Il s’agit d’inventer ou de magnifier une expérience ou/et de la marketer parfois sous des formes dévaluées.
La fête et le spectacle contaminent les arts et la culture. L’expérience relève de l’événement. Et vice-versa ! Combien de biennales, de fêtes, de festivals et de salons ? L’art « collectionnable » multiplie les évènements-expositions (Veilhan ou bien Koons ou encore Murakami à Versailles). Des défilés de mode et des lancements de produits ont lieu dans des enceintes culturelles comme Beaubourg ou Orsay…
La barrière high/low, art d’élite/art populaire s’efface au profit d’une barrière luxe/cheap. Plus prosaïquement, dans une société où l’horizontalité remplace la verticalité, ou le culte (au sens large) s’affaiblit, qui promeut l’individu et lui délivre des injonctions de réalisation personnelle, on achète des expériences plutôt que des objets. Le luxe aussi devient gazeux. On s’offre un saut en parachute…ou un vol en navette spatiale…en attendant des expériences virtuelles. Pour Michaud, on assiste à une touristification de la culture dans une société de l’entertainment.
Reste le cas des tuyaux : Dans ce monde numérique, la production industrielle et commerciale des biens culturels généralement numérisés triomphe. Les œuvres étant techniquement reproductibles à l’infini et transmissibles en temps réel, les tuyaux chargés de les distribuer et de permettre l’accès à l’expérience sont en position de force par rapport au contenu. L’appareil et la connection sont payants, le contenu souvent gratuit ou revendiqué comme tel. On dit j’ai un iphone. Dirait-on j’ai un livre sans paraître ridicule ? on achète le livre pour son contenu, l’iphone pour la promesse d’une expérience.
Faut-il pour autant se lamenter ? Non, pas vraiment, pense Michaud. Certes l’aura de l’œuvre d’art s’affaiblit, ou se déplace, voire disparaît. Comme le pensait Walter Benjamin, cette évolution de l’art est inscrite dans l’évolution de nos sociétés démocratiques éduquées et massifiées. Les technologies sont décisives parce qu’elles modifient notre rapport au monde, transforment les modes de production et de distribution, les notions d’œuvre et d’auteur, mais aussi la communication interpersonnelle et la sensorialité. L’innovation technologique s’impose avec une grande rapidité (iPhone) et se diffuse en mettant des possibilités de création à la portée de chacun en permettant tout à la fois décentralisation et relocalisation de réseaux-tribus, paradoxale à l’ère de la globalisation. C’est de là peut-être que viendront les nouveaux processus créatifs (ibooks, iart, clips…)
iArt ? La fondation PB-YSL, expose les Fresh flowers de David Hockney
Un des artistes les plus connus et appréciés au monde depuis les années 60 et la période pop art, David Hockney, reste à l’affût des nouvelles techniques et des possibilités d’expression artistique qu’elles offrent. Après la photocopie, le fax et le computer drawing, rien d’étonnant à ce qu’iPhone et iPad entrent dans sa panoplie, même s’il n’est pas le premier. Certaines de ses réalisations, « fleurs fraîches », sont exposées à la fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent jusqu’au 30 janvier 2011 (on peut voir le dispositif lors du vernissage). On peut aussi voir quelques créations sur iPhone sur le site d’Hockney.
Alors que changent les interfaces tactiles ? Elles ouvrent un champ de création dont il est trop tôt pour mesurer l’étendue et l’avenir. En masquant à la conscience de l’utilisateur la phase de calcul et de traduction par la machine, phase perceptible par l’usager du clavier et même par celui de la souris, ces interfaces réintroduisent ce qui s’était affaibli avec le numérique, à savoir un lien perçu comme direct entre le geste et la trace même simulée (un des fondements de la peinture et de la sculpture. J’avais par ailleurs évoqué la disparition de ce lien à propos de Veilhan ). De ce point de vue, iPhone et iPad n’offrent pas la même expérience gestuelle. Un écran accessible par le bord du pouce et sans bouger la main pour l’un, un écran nécessitant des mouvements de la main et du bras pour l’autre. Quant au toucher, la peau étant, comme le dit Michel Serres, le bord commun au corps et au monde, interface et frontière à la fois, il nous ramène à la relation à la matière et à sa sensorialité…même si la texture, la température perçue ou le relief ne sont pas ceux d’une feuille de papier ou d’une toile.
Pour quel résultat ? Bien sûr, la surface d’un smartphone est limitée. L’appli Brushes utilisée par Hockney, aussi. Mais elle offre des possibilités de superposition et de transparence que n’offrent pas les couleurs sur papier ; et aussi des possibilités de correction et de revisite de la cinématique du dessin. Ces possibilités, associées à une synthèse des lumières colorées bien sûr très différente de celle des pigments, à leur transparence et à la maîtrise de ces couleurs par Hockney, donnent des résultats d’une grande fraîcheur et souvent séduisants sur un écran. Un bouquet dans la lumière d’une persienne, dessiné le matin au réveil et envoyé de l’hôtel, peut en dire plus sur l’atmosphère du lieu et l’humeur de son auteur que la photo ou la carte postale de monsieur tout le monde envoyée du lieu de séjour. La viralité est exploitée a minima puisque seuls, aux dires d’Hockney, une vingtaine de ses amis reçoivent ses dessins. Et d’ailleurs, j’en profite, David, if you read this note, I would like very happy if you sent me some flowers on my iPhone.
Au final est-ce de l’art ? fallait-il l’exposer ? La notoriété de l’auteur y pousse ; et si le fait d’être exposé dans une institution consacre le travail et l’étiquette art, c’est fait. Et cependant, sortis de leur contexte qui se situe quelque part entre l’art et la communication, ces dessins exposés dans un contexte muséal, perdent de leur spontanéité et peuvent apparaître plus comme un exercice de style où les contraintes de la surface et de l’outil sont très présentes. Certains y verront de la poésie, d’autres de l’indigence. Bien sûr le problème de la circulation, de la reproduction et du marché des œuvres sur support numérique n’est pas réglé, et le fait que l’on puisse encore « accrocher » au mur une production conçue pour un autre usage en rassurera certains, mais est-ce bien la solution ? Pourquoi pas un espace d’exposition virtuel accessible par le réseau ? Le débat est ouvert.
Gaga, viande et TIC
Quel rapport entre ces trois mots ? Tout le monde a vu (enfin, c’était fait pour ça) Lady Gaga aux MTV Video Awards vêtue d’une robe de viande crue, tout comme sur la couverture de Vogue Japan. Du déjà beaucoup vu en art et en design, mais pas par le grand public à la télé, ce qui explique le buzz. Je ne suis pas sûre que l’habit ou le discours de LGaga soient soutenus par une position philosophique ou métaphysique très affirmée. Je vais donc me hasarder à quelques hypothèses sur la signification de cet habit :
Version1 : Le développement des TIC et des technologies du numérique en général est à l’origine d’une porosité croissante entre intérieur et extérieur. Un retournement qui se décline dans ce que Pierre Lévy appelle l’effet Moebius : rapports privé-public, intime-extime, propre-commun, carte-territoire, réel-virtuel…, et aussi extérieur-intérieur du corps (par l’image médicale numérique notamment). De façon consciente ou inconsciente, tout cela rend possible l’exposition du corps retourné ou disséqué…
Version2 : Le corps ne suffit plus à contenir toute l’information déversée par les réseaux. Peu capable de mémoire, moins performant que des machines, il est encore une interface indispensable, mais les progrès du numérique, des prothèses extension et des mémoire externes, de l’intelligence artificielle le renvoient à terme à son obsolescence. Il resterait un organe de chair externe à ses prothèses, entrave au pur esprit souhaité par Turing, inventeur de l’ordinateur, un simple objet de chair symbolisé par LGaga en viande. On retrouve là en partie les thèses de Stelarc.
Version3 : Il n’est que viande vouée à la mort et à la putréfaction, une conception développée depuis l’antiquité puis par le christianisme. « La chair est périssable jusqu’à l’indécence » (Cioran). On aurait conseillé à LGaga de persévérer quelques jours pour vérifier cette évidence… Déjà fait en 1987 par Jana Sterbak dont la robe de viande (Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique) est au centre Pompidou. Le débat n’a d’ailleurs pas beaucoup avancé. Si vous avez 8mn30 écoutez le débat mi-désolant, mi-désopilant sur radio Canada à propos de cette robe exposée à Montréal en 1991.
Version 4 : Terry Richardson (photo de Vogue) est un photographe habitué des people et sait les mettre en scène de façon assez polémique et s’exprime notamment dans des pub « porno chic ». Là, c’est une communication, un marketing du type plus on me voit, plus j’étonne, plus je choque, plus on buzze, plus la télé et les magazines remplissent les salles et les stades…
Version 5 : celle de LGaga : « résistons avant d’être transformés en viande !». ? Chacun d’entre nous est appelé à développer…
Version 6 : c’est n’importe quoi !
A vous de choisir !
Le lien et l’écriture hypermédia dans l’ergonomie du désordre
La réflexion relative à l’apport du lien hypertexte ou hypermédia dans les modes de lecture et d’écriture est depuis bien longtemps en cours. Quelques billets récents ici ou là ont réactivé chez moi le souvenir d’une étude que j’ai réalisée en 2007…où l’on voit que des îlots de signification autonomes (R.Barthes) prennent du sens (ou un autre sens) dès lors qu’ils sont reliés en réseau. La nature et l’organisation des liens, l’ergonomie donc, prennent alors toute leur importance. Si les critères ergonomiques sont généralement appliqués dans le but de faciliter et d’orienter l’accès à une information classée et hiérarchisée, a priori le contraire du désordre, la réalisation de Philippe de Jonckheere et Julien Kirch, désordre.net, montre qu’ergonomie et désordre ne sont pas antinomiques, bien au contraire.
On a là un modèle d’écriture hypermédia qui est aussi une sorte de leçon d’ergonomie en creux : « …et tout s’enchevêtra dans un désordre impeccable », selon PdJ : hétérogénéité des contenus, absence de charte graphique comme de charte des médias, multiplication des pages repère d’organisation différente, liens culs de sac, fausses pistes, absence de balisage du parcours et d’outils de repérage, liens externes non différenciés, fakes, script aléatoires, empilement de pop up, absence de contrôle de l’internaute sur le contenu affiché, souvent imprévisible, page d’accueil énigmatique (modifiée assez récemment)…,bref, la structure du site tourne volontairement le dos aux critères ergonomiques et d’accessibilité habituellement recherchés. Les auteurs s’appliquent à organiser un savant désordre, une apparence de hasard, qui conduit le visiteur à déambuler dans leur univers de façon ludique. Il s’agit de se fixer par avance des contraintes, ici une ergonomie du désordre, pour relier plus de 30 000 fichiers, dans le but de mieux exercer sa liberté – on retrouve là une démarche de type Oulipo connue dans la création littéraire (voir entre autres Queneau ou Pérec).
La structure de desordre.net répond pour partie aux principes de l’un des modèles du réseau auquel il est souvent fait référence, celui du rhizome de Deleuze : sans hiérarchisation, sans commencement ni fin, en cela antigénéalogique, sans centre, composé de réseaux mouvants, on peut y rentrer par n’importe quel point relié à un grand nombre d’autres, y compris externes, de nature souvent différente. Les limites du site sont peu perceptibles. La profondeur spatio-temporelle est recherchée notamment par l’utilisation de la superposition de pop-ups et la juxtaposition de lieux et de temps différents dans des iframes.
Du point de vue de la lecture, chaque fragment, texte, photo, vidéo ou son, peut être considéré comme autonome. Il n’est ni début, ni fin, ni suite. Caractéristiques de l’hypermédia, les parcours de lecture permettent d’échapper à toute linéarité en établissant des relations de sens et de voisinage entre des documents qui n’ont pas de liens propres. L’information produite s’élabore en temps réel et résulte d’un parcours individuel non reproductible compte tenu des scripts aléatoires. Le lecteur construit et déconstruit l’information en choisissant sa direction à chaque carrefour. Si l’on parle de collectif, on voit plutôt là que l’hypertexte est l’ennemi du partage (dixit Castells). Ce que partagent les lecteurs, c’est un espace mental dans lequel ils évoluent sans pour autant en avoir la même expérience .
Alors qu’est-ce qui assure la cohérence du travail et lui donne un sens ? C’est l’ appartenance des contenus à un même univers personnel ET leur organisation en réseau mouvant. Cet univers est soutenu par la transparence et la subjectivité de l’auteur et la thématique transversale qui relie les contenus autour de la mémoire, du quotidien et de l’intime. Si le réseau autorise ubiquité, fragmentation, simultanéité dans un processus continu de territorialisation-déterritorialisation, l’architecture de ce site permet l’exploration de ces possibilités dans une liaison intime entre le fond et la forme. Le réseau utilisé comme matière est ici au moins aussi important que le contenu lui-même ; « medium is message »… Un site à l’image de la pensée, des dédales de la vie et des réseaux qui s’entrecroisent, dit De Jonckheere ; et aussi à l’image de la mémoire qui fonctionne par associations, discontinuité et multiplicité.
Certes le parcours est chaotique, souvent déroutant. Vous aurez toutes les raisons de vous perdre, d’être agacé et même de renoncer ; mais au final, un travail attachant pour qui acceptera de s’immerger longuement et de se perdre dans cet univers où les fonctions émotives et phatiques sont privilégiées. La qualité générale des documents donne une réelle plus-value à cette création, laquelle a d’ailleurs reçu le prix de la société des gens de lettres en 2002. Si ce type de structure convient à un travail de nature artistique, je persiste à penser que ce désordre qui s’inscrit si bien dans notre fonctionnement mental, pourrait, dans certaines conditions, très bien être adapté à des formes de teasing (luxe, tourisme…). Photos, contes, extraits de concerts, compte-rendus de visites, personnages locaux, jeux, bloc-notes, vidéos…tout cela au « hasard » des clics,…tout cela ne prend bien sûr du sens que par la mise en réseau, mais c’est cela qui raconte une histoire qui s’inscrit dans l’émotion et la sensibilité du visiteur.
NB : On pourra lire mon expertise complète de 2007 ici (qques changements dans le site depuis), et la réaction de PdJ là
Art, paysage et mémoire à Vassivière en Limousin
Serait-ce parce que plus j’accumule de photos numériques, plus je reçois d’informations, plus je ressens, comme le dit Rabinow, l’impossible tâche de saisir la totalité, et plus se posent à moi les questions de l’accumulation et du sens, et donc celle du dialogue présent-passé, de la mémoire, de la transmission et du partage, qu’une escapade à Vassivière m’a redonné de la sérénité ? Un petit billet estival, hors numérique donc, à ce sujet…
Le centre d’art de Vassivière en Limousin est un des cinq ou six lieux d’intérêt national ou international dédiés à l’art contemporain dans une des plus petites régions de France. Sur une île due à un barrage EDF, se déploie un très agréable parcours (par beau temps) autour du thème art, paysage et mémoire. Plus de trente oeuvres d’artistes de renom sont dispersées sur l’île. Quasiment toutes dialoguent avec le site et l’histoire et sollicitent la mémoire à divers titres. Je ne citerai que le mur d’Andy Goldsworthy, bien connu des amateurs de Land Art, mur qui plonge dans le lac, trait d’union entre terre et eau, entre l’île et les hameaux immergés, entre hier et aujourd’hui.
Mais c’est le bâtiment conçu par Xavier Fabre et Aldo Rossi, qui est pour moi la plus grande des sculptures de l’île. Construit avec des matériaux hétérogènes, granite, bois, acier, ciment, verre, brique, il est assez représentatif d’une architecture postmoderne née après l’affaiblissement des valeurs de raison et de progrès à la suite des deux guerres, et chère à Rossi. Chargé de valeurs symboliques, il emprunte à la mémoire collective et dialogue avec le site et le paysage dont la continuité est assurée par des baies vitrées transversales. On peut y reconnaître entre autres du granite, une tour phare, un toit de péniche, une carène de bateau, des arches d’aqueduc, une face forteresse, dialogue du bâtiment avec le site, des gargouilles, des colonnes, mais aussi une tour cheminée d’usine et une structure de hangar agricole, dialogue entre profane et sacré, tout cela pouvant s’inscrire dans la mémoire d’un limousin postmoderne.
Vassivière n’est pas simplement un musée placé sur une île. On peut voir l’ensemble comme une oeuvre globale incluant l’île artificielle, les sculptures en plein air, traces et artéfacts face à la nature, et bien sûr le bâtiment, sculpture plus qu’enveloppe, même s’il reçoit des expositions (en ce moment, Marisa Merz). C’est dans le dialogue entre toutes ces formes que se construit une mémoire des temps et des lieux inscrite dans le paysage. De quoi retrouver de la sérénité et un autre rapport à notre espace…
Picasso vs numérique : une exploration de Guernica en 3D
J’ai reçu récemment d’une amie un lien concernant le travail d’une graphiste allemande, Lena Gieseke, à l’université de Géorgie-USA… à regarder plein écran avec le son. Selon les termes de Lena, l’apport de la 3D à l’étude de Guernica offre une nouvelle perspective qui révèle des aspects cachés de l’œuvre, aide à en identifier les éléments les plus signifiants et à comprendre comment ils s’agencent pour former une œuvre cohérente. Bref, Guernica comme vous ne l’avez jamais vu. Mais Lena pose aussi des questions relatives au statut de son travail par rapport à celui de Picasso. C’est là l’occasion de mettre en évidence des mutations apportées par le numérique dans le domaine de l’oeuvre d’art. Vous connaissez sans doute le chef-d’œuvre de Picasso, gigantesque toile de plus de 27m2, évoquant le massacre de Guernica sous un bombardement allemand en 1937 pendant la guerre civile espagnole. Vous connaissez peut-être aussi l’émotion qu’il peut engendrer, accroché sur un mur du musée Reina Sofia de Madrid. Alors que change le numérique ?
Là où l’œil seul permet de saisir le tableau de Picasso, le travail de Lena apporte une nouvelle sensorialité. Même si l’interaction est ici passive, il naît une sensation de déplacement relatif du corps autour des figures 3D « extrudées » du tableau. Le corps est augmenté de perceptions nouvelles, le visuel se recorporalise.
Là où le tableau est un original, authentique, unique, lié à une histoire, accroché en un lieu muséal, et bénéficie donc d’une forte aura, la réalisation numérique est indéfiniment reproductible, transmissible et actualisable simultanément ou non sur une infinité d’écrans, et voit donc son aura remise en cause.
Là où, dans l’œuvre de Picasso, l’idée efface l’outil, le numérique réintroduit leur complémentarité ; et cela parce que le développement continu des possibilités du hard et du software interagissent nécessairement avec l’imagination de l’artiste.
Là où la peinture de Picasso est la trace d’une activité empirique, le travail de Lena est une activité subordonnée à la science. Elle affronte ici une rupture avec les techniques de Picasso. Au travers du codage, tout y est langage, depuis la simulation des outils de dessin et de sculpture jusqu’aux mouvements de caméra et à l’éclairage, et aussi jusqu’à la transmission par le réseau et son actualisation sur l’écran.
Là où l’œuvre de Picasso impose une forte présence du sujet artiste, une subjectivité affirmée, la perte de la trace et du geste dans l’œuvre numérique, et aussi le filtre du langage codé imposent un affaiblissement voire une disparition du sujet. Ia singularité de l’œuvre, de l’auteur et de son point de vue sont ici peu ou pas perceptibles.
D’un point de vue plus personnel, j’ai pris plaisir à regarder ce travail graphique, mais il me semble que l’émotion perçue ne naît plus vraiment du sujet représenté, mais davantage d’une fascination pour le résultat apporté par la technique, par ce qu’elle me permet de réaliser, de voir que je n’aurais pas vu, bref d’un parfum de sublime technologique (voir Mario Costa) . quant à la musique de Manuel de Falla qui accompagne les images, a t-elle un autre sens que de servir de lien spatio-temporel entre les deux artistes et avec l’Espagne du premier tiers du XXème siècle. Et si l’on avait réalisé le même type de travail en « extrudant » une collection de hamburgers Mc Donalds à partir d’une affiche et en l’accompagnant de « Born in the USA » de Bruce Springsteen ? La question de l’œuvre d’art se serait-elle posée de la même façon ? C’est l’œuvre originelle qui appelle la différence de regard, comme un dernier signe de l’aura. Tout en présentant des caractéristiques fondamentalement différentes, la création de Lena ne coupe donc pas le cordon avec Picasso. Il manque pour cela le traitement singulier, ou le détournement qui autonomiserait son travail.
On le voit, le recul des frontières de la technique entraîne le questionnement des frontières de l’art. Le numérique oblige à reconsidérer les rapports art-sciences comme cela s’est d’ailleurs produit à chaque innovation scientifique et technique. La mise à disposition d’outils numériques pour tous et pour tout permet l’infiltration de l’art dans toutes nos activités, ce qu’Yves Michaud appelle l’art à l’état gazeux, et contamine en retour la dimension artistique. L’esthétique de l’œuvre numérique, c’est la conjugaison du code et du sensible. Mais il ne faut pas négliger le risque qu’une œuvre se réduise à des effets technologiques. Au final, son statut se détermine d’autant plus difficilement qu’il faut prendre en compte l’absence de structure légitimante pour ce type de travail et aussi les difficultés du marché de l’art à faire son deuil de la rareté, de l’unicité de l’œuvre et peut-être de sa durabilité. Il faut aussi prendre en compte l’absence de recul. Après tout il a bien fallu un siècle pour que l’on accepte d’accoler art et photo…
iPod, iPhone, iPad, iGod, Steve Jobs réenchanteur du monde ?
Il y a quelques semaines, attendu comme un messie par ses fidèles, le gourou Steve Jobs, l’homme qui change nos vies, présentait l’iPad, dernier né d’Apple, au cours d’une grand-messe où une assemblée communiait dans l’attente de la révélation de la toute nouvelle création dont l’avènement marquerait un pas de plus vers l’intégration numérique ; communion partagée par la quasi-totalité des médias qui ont assuré ainsi une promotion planétaire gratuite à l’iPad. Il faut dire que le destin des précédentes créations d’Apple mérite que l’on porte attention à chaque nouveauté de la firme. En se plaçant du côté des usages et des usagers, tant du point de vue de l’ergonomie des interfaces que des services potentiels, Apple, personnifié par Steve Jobs, a fortement mobilisé et affecté l’expérience des utilisateurs. Cependant, le comportement de certains fidèles, les couvertures de magazines, textes ou iconographies à résonance biblique (ici ou là), et le champ sémantique du religieux relevé dans nombre de commentaires interpellent. En 2007 déjà, le NY Magazine titrait iGod. Comment tenter une explication ?
Une piste est offerte par un texte du médiéviste Charles Bourget que je me suis souvenue avoir exploité pour une analyse de tendances lors d’un séminaire Arts Appliqués. Ce texte, « la tension topologique du virtuel », traite du rapport à l’espace dans une approche psychanalytique qui est sans doute en jeu dans le phénomène. Ce que montre Bourget, c’est que le cyberespace depuis le web jusqu’à la réalité virtuelle, introduit une tension topologique. Pour résumer, on peut considérer deux types de rapport à l’espace pris au sens large : les modèles à prépondérance euclidienne qui mettent l’environnement à distance et cherchent à le quantifier et les modèles à prédominance topologique, qualitative et intuitive ; schématiquement, la mesure, le matérialisme et la science face à l’espace intérieur, la spiritualité et l’intuitivité. Chaque individu dans chaque société et chaque époque élabore un mix de ces deux approches qui le caractérise. Cette double relation avec le réel crée une tension que nous vivons tous entre les deux modèles. Dans la société occidentale moderne, matérialiste et rationnelle, le modèle euclidien prédomine. On sait comment Marcel Gauchet a repris le thème du déclin de la relation topologique au monde, incluant le religieux, au profit de la relation euclidienne depuis le primitif jusqu’à aujourd’hui (le désenchantement du monde). Or la dimension intuitive du rapport au réel, de type sensoriel et émotif, demeure une nécessité pour l’équilibre du sujet. En ouvrant de nouvelles possibilités d’accès à cette dimension dans notre monde intérieur, le cyberespace offrirait une alternative de réenchantement du monde.
Si l’on accepte cette hypothèse de Bourget, on peut mieux comprendre la ferveur provoquée par les promesses d’accès à cet espace que représente Apple personnifié par Steve Jobs. Plus ces appareils nous donnent de possibilités d’accès aux mondes virtuels, plus ils proposent d’augmenter le réel, plus la convergence numérique et plus leur ergonomie et leur autonomisation leur confère un rôle de prothèse globale, multitâche et quasi-permanente, plus leur annexion à l’espace mental devient facile…et peut-être même addictive. Le cyberespace, ubiquitaire, utopique et uchronique, autorise de fait une nouvelle perception et de nouvelles relations à l’espace. L’expérience du temps réel et de l’interaction jusqu’à l’immersion développe une nouvelle sensorialité et fait la part belle à l’émotion. Avec l’accès au web d’abord, puis aux applications de réalité augmentée qui fleurissent sur nos mobiles, et bientôt à l’immersion dans des réalités virtuelles, nous disposons de nouveaux moyens de tisser avec notre environnement des rapports d’imbrication des différents niveaux de réalité et d’y introduire des rapports de type poétique, a-scientifiques et a-euclidiens, à côté des rapports simplement utilitaires. Cette évolution ouvre la porte à un renforcement d’une conception topologique du monde et à un nouvel équilibre avec l’approche euclidienne. Et c’est en cela qu’il nous conduirait vers un possible réenchantement du monde. Dans un moment où les pressions topologiques sont illustrées par la pression des phénomènes religieux, Steve jobs serait celui qui offre une promesse alternative d’accès à un monde réenchanté…ce qui pourrait éclairer la sémantique relevée dans les médias à son propos. Pour plus, le texte complet de Charles Bourget est toujours accessible.





Consultante UX & Trafic management @ Emakina.FR