Category Archives: Art, société et TIC

Picasso vs numérique : une exploration de Guernica en 3D

J’ai reçu récemment d’une amie un lien concernant le travail d’une graphiste allemande, Lena Gieseke, à  l’université de Géorgie-USA… à regarder plein écran avec le son. Selon les termes de Lena, l’apport de la 3D à l’étude de Guernica offre une nouvelle perspective qui révèle des aspects cachés de l’œuvre, aide à en identifier les éléments les plus signifiants et à comprendre comment ils s’agencent pour former une œuvre cohérente. Bref, Guernica comme vous ne l’avez jamais vu.  Mais Lena pose aussi des questions relatives au statut de son travail par rapport à celui de Picasso. C’est là l’occasion de mettre en évidence des mutations apportées par le numérique dans le domaine de l’oeuvre d’art. Vous connaissez sans doute le chef-d’œuvre de Picasso, gigantesque toile de  plus de 27m2, évoquant le massacre de Guernica sous un bombardement allemand en 1937 pendant la guerre civile espagnole. Vous connaissez peut-être aussi l’émotion qu’il peut engendrer, accroché sur un mur du musée Reina Sofia de Madrid. Alors que change le numérique ?

Là où l’œil seul permet de saisir le tableau de Picasso, le travail de Lena apporte une nouvelle sensorialité. Même si l’interaction est ici passive, il naît une sensation de déplacement relatif du corps autour des figures 3D « extrudées » du tableau. Le corps est augmenté de perceptions nouvelles, le visuel se recorporalise.
Là où le tableau est un original, authentique, unique, lié à une histoire, accroché en un lieu muséal, et bénéficie donc d’une forte aura, la réalisation numérique est indéfiniment reproductible, transmissible et actualisable simultanément ou non sur une infinité d’écrans, et voit donc son aura remise en cause.
Là où, dans l’œuvre de Picasso, l’idée efface l’outil, le numérique réintroduit leur complémentarité ; et cela parce que le développement continu des possibilités du hard et du software interagissent nécessairement avec l’imagination de l’artiste.
Là où la peinture de Picasso est la trace d’une activité empirique, le travail de  Lena est une activité subordonnée à la science. Elle affronte ici une rupture avec les techniques de Picasso. Au travers du codage, tout y est langage, depuis la simulation des outils de dessin et de sculpture jusqu’aux mouvements de caméra et à l’éclairage, et aussi jusqu’à la transmission par le réseau et son actualisation sur l’écran.
Là où l’œuvre de Picasso impose une forte présence du sujet artiste, une subjectivité affirmée, la perte de la trace et du geste dans l’œuvre numérique, et aussi le filtre du langage codé imposent un affaiblissement voire une disparition du sujet. Ia singularité de l’œuvre, de l’auteur et de son point de vue sont ici peu ou pas perceptibles.

D’un point de vue plus personnel, j’ai pris plaisir à regarder ce travail graphique, mais il me semble que l’émotion perçue ne naît plus vraiment du sujet représenté, mais davantage d’une fascination pour le résultat apporté par la technique, par ce qu’elle me permet de réaliser, de voir que je n’aurais pas vu, bref d’un parfum de sublime technologique (voir Mario Costa) . quant à la musique de Manuel de Falla qui accompagne les images, a t-elle un autre sens que de servir de lien spatio-temporel entre les deux artistes et avec l’Espagne du premier tiers du XXème siècle. Et si l’on avait réalisé le même type de travail en « extrudant » une collection de hamburgers Mc Donalds à partir d’une affiche et en l’accompagnant de « Born in the USA » de Bruce Springsteen ? La question de l’œuvre d’art se serait-elle posée de la même façon ? C’est l’œuvre originelle qui appelle la différence de regard, comme un dernier signe de l’aura. Tout en présentant des caractéristiques fondamentalement différentes, la création de Lena ne coupe donc pas le cordon avec Picasso. Il manque pour cela le traitement singulier, ou le détournement qui autonomiserait son travail.

On le voit, le recul des frontières de la technique entraîne le questionnement des frontières de l’art. Le numérique oblige à reconsidérer les rapports art-sciences comme cela s’est d’ailleurs  produit à chaque innovation scientifique et technique. La mise à disposition d’outils numériques pour tous et pour tout permet l’infiltration de l’art dans toutes nos activités, ce qu’Yves Michaud appelle l’art à l’état gazeux, et contamine en retour la dimension artistique. L’esthétique de l’œuvre numérique, c’est la conjugaison du code et du sensible. Mais il ne faut pas négliger le risque qu’une œuvre se réduise à des effets technologiques. Au final, son statut se détermine d’autant plus difficilement qu’il faut prendre en compte l’absence de structure légitimante pour ce type de travail et aussi les difficultés du marché de l’art à faire son deuil de la rareté, de l’unicité de l’œuvre et peut-être de sa durabilité. Il faut aussi prendre en compte l’absence de recul. Après tout il a bien fallu un siècle pour que l’on accepte d’accoler art et photo…

Share

iPod, iPhone, iPad, iGod, Steve Jobs réenchanteur du monde ?

the economist 01/2010

the economist 01/2010

Il y a quelques semaines, attendu comme un messie par ses fidèles, le gourou Steve Jobs, l’homme qui change nos vies, présentait l’iPad, dernier né d’Apple, au cours d’une grand-messe où une assemblée communiait dans l’attente de la révélation de la toute nouvelle création dont l’avènement marquerait un pas de plus vers l’intégration numérique ; communion partagée par la quasi-totalité des médias qui ont assuré ainsi une promotion planétaire gratuite à l’iPad. Il faut dire que le destin des précédentes créations d’Apple mérite que l’on porte attention à chaque nouveauté de la firme. En se plaçant du côté des usages et des usagers, tant du point de vue de l’ergonomie des interfaces que des services potentiels, Apple, personnifié par Steve Jobs, a fortement mobilisé et affecté l’expérience des utilisateurs. Cependant, le comportement de certains fidèles, les couvertures de magazines, textes ou iconographies à résonance biblique (ici ou ), et le champ sémantique du religieux relevé dans nombre de commentaires interpellent. En 2007 déjà, le NY Magazine titrait iGod. Comment tenter une explication ?

Une piste est offerte par un texte du médiéviste Charles Bourget que je me suis souvenue avoir exploité pour une analyse de tendances lors d’un séminaire Arts Appliqués. Ce texte, « la tension topologique du virtuel », traite du rapport à l’espace dans une approche psychanalytique qui est sans doute en jeu dans le phénomène. Ce que montre Bourget, c’est que le cyberespace depuis le web jusqu’à la réalité virtuelle, introduit une tension topologique. Pour résumer, on peut considérer deux types de rapport à l’espace pris au sens large : les modèles à prépondérance euclidienne qui mettent l’environnement à distance et cherchent à le quantifier et les modèles à prédominance topologique, qualitative et intuitive ; schématiquement, la mesure, le matérialisme et la science face à l’espace intérieur, la spiritualité et l’intuitivité. Chaque individu dans chaque société et chaque époque élabore un mix de ces deux approches qui le caractérise. Cette double relation avec le réel crée une tension que nous vivons tous entre les deux modèles. Dans la société occidentale moderne, matérialiste et rationnelle, le modèle euclidien prédomine. On sait comment Marcel Gauchet a repris le thème du déclin de la relation topologique au monde, incluant le religieux, au profit de la relation euclidienne depuis le primitif jusqu’à aujourd’hui (le désenchantement du monde). Or la dimension intuitive du rapport au réel, de type sensoriel et émotif, demeure une nécessité pour l’équilibre du sujet. En ouvrant de nouvelles possibilités d’accès à cette dimension dans notre monde intérieur, le cyberespace offrirait une alternative de réenchantement du monde.

Si l’on accepte cette hypothèse de Bourget, on peut mieux comprendre la ferveur provoquée par les promesses d’accès à cet espace que représente Apple personnifié par Steve Jobs. Plus ces appareils nous donnent de possibilités d’accès aux mondes virtuels, plus ils proposent d’augmenter le réel, plus la convergence numérique et plus leur ergonomie et leur autonomisation leur confère un rôle de prothèse globale, multitâche et quasi-permanente, plus leur annexion à l’espace mental devient facile…et peut-être même addictive. Le cyberespace, ubiquitaire, utopique et uchronique, autorise de fait une nouvelle perception et de nouvelles relations à l’espace. L’expérience du temps réel et de l’interaction jusqu’à l’immersion développe une nouvelle sensorialité et fait la part belle à l’émotion. Avec l’accès au web d’abord, puis aux applications de réalité augmentée qui fleurissent sur nos mobiles, et bientôt à l’immersion dans des réalités virtuelles, nous disposons de nouveaux moyens de tisser avec notre environnement des rapports d’imbrication des différents niveaux de réalité et d’y introduire des rapports de type poétique, a-scientifiques et a-euclidiens, à côté des rapports simplement utilitaires. Cette évolution ouvre la porte à un renforcement d’une conception topologique du monde et à un nouvel équilibre avec l’approche euclidienne. Et c’est en cela qu’il nous conduirait vers un possible réenchantement du monde. Dans un moment où les pressions topologiques sont illustrées par la pression des phénomènes religieux, Steve jobs serait celui qui offre une promesse alternative d’accès à un monde réenchanté…ce qui pourrait éclairer la sémantique relevée dans les médias à son propos. Pour plus, le texte complet de Charles Bourget est toujours accessible.

Share

Xavier Veilhan au château de Versailles : La contamination du réel par l’image de synthèse, ou le numérique fait chair.

© Florian Kleinefenn. © Veilhan/Adagp, Paris

© Florian Kleinefenn. © Veilhan/Adagp, Paris



Jusqu’au 13 décembre, Xavier Veilhan succède à Jeff Koons au château de Versailles. Et s’il est un fait que l’image de synthèse et l’imagerie 3D en particulier sont désormais banalisées au travers des jeux vidéos, du cinéma et même de la télévision, on peut voir là comment le numérique contamine le réel jusque dans la sculpture et ses process. Veilhan, fasciné par les technologies, multiplie les expériences et les réalisations qui font généralement intervenir le numérique dans la conception et le plus souvent dans la réalisation de ses œuvres. L’attelage, qui m’évoque la fuite à Varennes et qui trône dans la cour d’honneur, est à cet égard un bel exemple. Forme travaillée par ordinateur, il emprunte à la chronophotographie en incorporant le mouvement et l’accélération et dégage une forte impression de dynamisme.

Le processus est poussé à son terme dans ce qu’il appelle des sculptures automatiques. Il s’agit de placer l’objet ou l’individu face à un scanner pendant une vingtaine de minutes et de fondre les fichiers obtenus. Une machine sculptrice peut alors modeler un matériau selon le fichier exécutable. Par ce processus, déjà utilisé pour une série animalière (le lion par exemple), Veilhan rafraîchit la statuaire pour sa série des architectes exposée dans les jardins. On entre dans une logique géométrique perceptible sur les réalisations finales en fonction de la définition et de la trame choisies.

Dans cette logique de travail, le rapport à la matière se trouve profondément modifié. La sculpture entendue comme action de donner une forme à la matière, était jusque là liée à un geste du bras prolongé par un outil. Le résultat obtenu était la trace de ce geste. Le numérique apporte ici une transformation fondamentale. De la souris à la sculpture finie, Il n’y a pas de contact entre le corps et l’objet durant le processus, il n’y a plus de relation directe entre le geste et le résultat. Ce geste est en quelque sorte manquant. La réalité étant ainsi encodée, l’objet de référence devient le code qui peut subir toutes sortes de traitements ouvrant tous les possibles. on retrouve là une des caractéristiques communes aux œuvres d’art numérique. Quoi que l’on pense des travaux de Veilhan, il s’inscrit parfaitement dans les évolutions des représentations du monde en exposant à Versailles une chair numérique.

in http://www.veilhan.net/ - © virginie marielle

in http://www.veilhan.net/ - © virginie marielle































Share

La danse contemporaine à la conquête de nouveaux imaginaires, l’iPhone accueille N+N Corsino

Image de l'oeuvre "Soi moi"

Image de l'oeuvre "Soi moi"

Pour quelques euros (on n’achète pas ici un service ni un outil, mais une œuvre d’art), il est possible depuis quelques jours de télécharger ce qui est présenté comme la première création artistique pour iPhone, « soi moi » de Nicole et Norbert Corsino, chercheurs et chorégraphes reconnus. Une série de chorégraphies met en scène une silhouette dans un décor sur lequel on peut agir en exploitant les possibilités de l’appareil… Spécialistes de l’étude du mouvement et des rapports entre corps, image, musique et texte, N+N Corsino immergent le spectateur dans des créations associant souvent réalité virtuelle et scénographie 3D. Leur site N+N donne un aperçu de la sensorialité et de la poésie de ces créations. (voir par exemple une de leur plus récente, seule avec le loup). Avant même cette première réalisation pour l’iPhone, dont on voit bien qu’il se place au cœur de la convergence numérique et étend les lieux de la création, de nombreux travaux pour Internet ont déjà été réalisés. Parmi les créations les plus intéressantes, on peut voir celles de Didier et Magali Mulleras,  créateurs de « micrométrages » choré – graphiques interactifs, mini@tures, dès 1998. Leur étude du mouvement, du lien entre corps et image, a été poursuivie dans invisible puis dans 96 détails qui explore le lien entre corps dansé et corps représenté.

La danse contemporaine est certainement l’une des formes artistiques qui intègre le plus et peut-être le mieux les outils numériques qui permettent l’interaction entre le danseur, la musique et le spectateur. Depuis l’apparition sur scène de danseurs (-seuses) munis de capteurs puis de danseurs virtuels à partir des années 90, la réduction progressive des contraintes technologiques, le développement d’Internet et maintenant des terminaux mobiles ouvrent de nouveaux territoires à la création et multiplient l’espace des possibles. On pourra objecter que la création sur écran ne remplace pas la scène, qu’il s’agit d’une danse désincarnée, ce à quoi on répondra qu’il ne s’agit pas de remplacer mais d’étendre l’espace physique et mental dans lequel on (corps et esprit) se déplace. N+N Corsino et la compagnie Mulleras n’ont d’ailleurs pas abandonné l’espace physique et continuent à créer sur scène en relation avec leurs créations numériques. En dépouillant le geste de la chair, on n’en rend le mouvement que plus visible. notre attention se fixe sur lui plutôt que sur le corps comme c’est souvent le cas lors d’un spectacle vivant. Les questions de la représentation du mouvement, du rapport du corps à son image peuvent recevoir de nouvelles réponses. Il s’agit là pour la danse d’occuper ces nouveaux espaces et de conquérir de nouveaux imaginaires…

Share

Une installation vidéo et numérique en Avignon

Archive personelle : Tels des oasis dans le désert

Archive personelle : Installation "Tels des oasis dans le désert"

Un petit tour à Avignon 2009 où, si le numérique est généralement encore peu présent en temps que support ou sujet artistique, on constate (certes plus ou moins selon les années) la grande porosité entre les formes d’expressions, théâtre bien sûr, mais aussi danse et arts plastiques. Dans ce domaine, en combinant photo, vidéo et numérique, l’installation de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, visible jusqu’à la fin du mois, réussit à émouvoir. Dans l’église des célestins, entre ruine et inachevée, « Tels des oasis dans le désert » traite de la mémoire et de l’identité du Liban et de Beyrouth en particulier.
Dès l’entrée, le spectateur peut détacher (et emporter) une des 3000 pièces d’une photo-puzzle de Beyrouth de 12 mètres carrés cependant qu’une webcam capture ses mouvements et constitue une archive du démantèlement de ce puzzle, archive projetée sur un écran. Puis dans les alcôves suivantes, des photos et des vidéos font rimer déchirement d’affiches et effacement des promesses, effacement de lieux et résurgence des souvenirs ou de visages des martyrs. L’émotion est amplifiée à mon sens par deux facteurs principaux : Effacement et résurgence entrent en résonance avec l’état de cette église et se renforcent mutuellement… et le spectateur est impliqué par une interactivité active et intentionnelle. C’est là un apport du numérique et cette implication du spectateur ne lui permet plus de se distraire…Une installation vidéo et numérique techniquement simple, mais qui vise juste.
A côté de ça, je ne vous dirai rien de « La guerre des fils de lumière contre les fils de ténèbres ». Ni le texte pourtant fort, ni la voix de Jeanne Moreau ne m’ont sauvée de l’ennui secrété par la plate mise en scène d’Amos Gitai. ; mention particulière pour Jan Fabre parfois provocateur, entre autres de par le rôle qu’il fait tenir au corps, mais dont l’outrance « montypythonesque » permet de supporter d’abord, d’apprécier ensuite une « orgie de la tolérance » qui dit beaucoup (trop, disent certains) sur l’état de notre société. Mais il est vrai que je suis fan…

Share

Le Home de Yann Arthus Bertrand : Peut-on habiter l’image et l’instant ?

Le home - Film

Le home - Yann Arthus Bertrand

Il y a quelques jours était diffusé Home. Le buzz retombé, il n’est peut-être pas inutile de se pencher, même brièvement, sur quelques unes des conditions de la communication qui ont accompagné la réalisation de ce film et sa diffusion à la fois en public, à la télévision , sur le net et dans le réseau commercial.

Ceux qui l’ont vu ont certainement été sensibles à la beauté désormais bien connue des images de la planète d’Arthus Bertrand. Mais quel rapport ces images entretiennent-elles avec la réalité ? Sont-elles moyen d’accès au réel ou meurtrières du réel comme le pensait Baudrillard ? Forêts, réserves naturelles, nœuds autoroutiers, alignements de containers, décharges d’ordures, tout est « beau » et magnifié par le cadrage et le traitement des couleurs. Il y a équivalence dans le traitement esthétique de ce qu’il s’agit de protéger et de ce qui le menace. Les images ne sont pas toujours montrées et regardées pour ce qu’elles disent réellement mais parce qu’elles sont à même de susciter l’émotion. Ainsi ces images de la planète, qui prennent parfois une valeur archéologique, nous placent-elles en apesanteur de l’espace et du temps, en apesanteur du réel. D’images du monde à un monde d’images, Home nourrit voire construit un imaginaire et a pour fonction de susciter l’émotion, une émotion esthétique devant une représentation du monde qui consacre la puissance de l’écran.

Quant aux conditions de la diffusion, il y a lieu là aussi de se questionner sur leurs effets. On y applique les recettes d’une bonne campagne de pub. Le net joue le rôle que l’on connaît bien. Le film diffusé sur youtube est instantanément accessible depuis quasiment n’importe quel endroit équipé et non censuré du globe et offre un temps personnel d’accès. Pour que les conditions de déclenchement d’une émotion universelle soient réunies, il s’agit ensuite de la synchroniser afin de maximiser ses effets. Et c’est là que le vieux mais efficace outil qu’est la télévision intervient. Diffuser Home quasi-simultanément dans plus de quarante pays sollicite le grand œil collectif. A ceux qui le pourraient, on propose de ressentir cette émotion au même moment dans la proximité des corps devant une projection publique sur le Champ de Mars. A ceux qui souhaiteraient partager et prolonger l’émotion, on propose au même moment encore d’acquérir à bas prix le DVD chez un leader du commerce de produits culturels. Il y a là une véritable tentative de constituer un grand cerveau collectif à même de recevoir le même message et de ressentir la même émotion simultanément.

Cette synchronisation des émotions s’inscrit dans les progrès des moyens de communication sous tous leurs aspects, les TIC en particulier. A ce sujet, paul Virilio rappelait récemment ses thèses sur la vitesse et l’image (ici sur FR3 ou sur Arte) : Concernant la synchronisation des émotions, Paul Virilio parle de communisme des affects. On pourrait plutôt sans doute parler de communion des affects, et on voit là des connotations qui ne sont pas sans références historiques avec toutes les dérives que l’on pourrait imaginer. Concernant la vitesse, celle des déplacements, mais plus encore celle des ondes électromagnétiques, celles des flux d’information, ce qu’il est convenu de nommer le temps réel transfère la réalité de l’espace et du temps vers l’instant. Or, si l’émotion est liée à l’instant, la réflexion a besoin de temps. Se plonger dans l’instant n’est pas se plonger dans le présent qui, lui, nécessite un temps et un espace. Il ne s’agit pas ici de contester le bien fondé des thèses défendues par le film d’Arthus Bertrand, mais de se demander si l’émotion de l’instant peut élever à la conscience puis à la réflexion ou si la vitesse ne nous conduit que vers l’émotion suivante. Et Virilio de rappeler la phrase d’Octavio Paz : « L’instant, comme le futur, est inhabitable ».
Souhaitons que notre Home le reste.

Share

Etiez-vous à Washington pour l’investiture d’Obama ?…ou toute la différence entre le calcul et la trace.

investiture d'ObamaSi oui, alors vous pouvez vous reconnaître sans problème sur cette photo de David Bergman. Le petit près d’une blonde avec un bonnet rouge là-bas tout au fond…Il vous suffit de cliquer sur la photo et de l’agrandir selon votre souhait jusqu’à pratiquement distinguer jusqu’à votre grain de peau. C’est tout juste si votre CV ne s’affiche pas directement lorsque la souris vous survole ! On comprend que certains (entendus sur une grande radio) se soient émus en découvrant les possibilités du numérique mises au service du contrôle et de la surveillance. On a beau être au courant, on est quand même bluffé…Sauf que, même si la préoccupation est fondée, ce n’est pas cette photo qui rajoute des arguments dans ce domaine. En effet, si l’on imaginait qu’il suffirait d’agrandir une image numérique sans limites pour obtenir ce résultat, on serait évidemment déçu.

La réalité est bien sûr autre comme l’explique Bergman. Ce document est en réalité composé de 220 photos prises avec un bon appareil numérique assez courant sûrement doté d’un bon zoom, et collées suivant un principe déjà présent sur un grand nombre de petits appareils numériques. Ici, la révélation du détail n’est bien sûr pas liée à un agrandissement, mais à une navigation dans la profondeur des strates de l’image. Il aurait été possible de photographier chacun des présents tout aussi bien en argentique, mais pas de retrouver le détail de chaque photo d’origine à partir du document réduit. C’est toute la différence entre une trace (argentique) qu’on agrandit ou rapetisse, ce qui n’améliore pas la définition, bien au contraire, et le pixel, sorte d’interface entre l’image et le processus de calcul de l’image à chaque instant ; derrière le pixel, un algorithme. En répondant à notre action, il substitue à ce pixel d’autres pixels. Tout semble se passer comme si dans le pixel il y avait d’autres pixels. Ce qu’a permis le calcul numérique ici, ce n’est pas un agrandissement de cette vignette, c’est un assemblage, un archivage, une interaction et une navigation dans l’image toute différente. Impressionnant tout de même, mais sûrement à réserver à des sujets où il y a peu de mouvement, si on pense à la qualité des raccords…

Détail de la photo après zoom

Détail de la photo après zoom

Share

Un pas de plus vers la disparition des limites avec Aka-Aki, le réseau social mobile qui grandit

Il a suffit d’un article dans le monde pour qu’Aka-Aki éveille de nouveau l’intérêt ; le mien en particulier puisqu’il se place dans la parenté d’un projet d’études en Arts Appliqués du nom générique « friendly » que j’avais présenté à Toulouse en 2004 et qu’il est le résultat d’un projet développé à l’Université des Arts de Berlin, mis à disposition en 2008 dans sa version publique. Décidément, Si de par leur liberté et leur sensibilité, parce qu’ils se tiennent au bord du monde, les artistes peuvent être des vigies comme l’écrivait Mac Luhan, ce projet parmi beaucoup d’autres montre qu’ils peuvent aussi être des précurseurs.

En bref, qu’est-ce que Aka-Aki ? Un réseau social mobile qui semble plus abouti que certains essais précédents, qui revendique 100 000 membres essentiellement en Allemagne, particulièrement à Berlin, mais qui semble s’étendre. Il repose sur un système de géolocalisation et de transmission associant GPS, Wi-Fi et Bluetooth, gratuit, exploitable sur le web, mais aussi sur mobile. A priori compatible avec Twitter, il offre les possibilités habituelles d’un réseau social en matière de messaging et friending. L’usager est invité à coller sur son profil des stickers indiquant ses goûts dans les domaines culturels, sexuels, professionnels et autres. Le point fort, c’est que dès lors que cet usager croise à portée de Bluetooth un autre membre, leurs mobiles affichent leurs profils respectifs, et même conservent la mémoire de la rencontre. Rien de plus simple alors que de contacter l’ami présent dans les parages, le membre dont le profil affiche des intérêts communs, ou bien le (ou la) titulaire de la (jolie) photo qu’affiche le profil et de lui proposer une rencontre. On a compris que ce réseau n’a (éventuellement) d’intérêt qu’au dessus d’une certaine taille critique et donc pour l’instant dans de grandes villes ou des lieux très fréquentés.

Je ne sais pas ce que deviendra Aka-Aki, mais il marque une avancée (je n’ose pas le mot progrès tant il y a d’incertitudes sur ce vers quoi pourrait nous mener ce type de réseau, le pire ou le meilleur…) illustrant l’effet Moebius cher à Pierre Lévy : Disparition des limites public-privé, espace propre-espace commun, carte-territoire. Il est un outil du lien social basé sur le sentiment et l’intérêt personnel, donc volatile, propice à la constitution de communautés à géométrie et à durée variable. Dans ce cadre, le téléphone mobile est l’outil tout indiqué parce qu’il est un lien entre espace privé et espace public, un nœud de passage réversible de l’un à l’autre de ces espaces.

Ce brouillage des limites a pour corollaire le brouillage des limites du territoire. Autrefois limité par les possibilités de déplacement et les rapports sociaux, délimité par des frontières, signalé par des panneaux, taggé ou graffité, il cède la place à des territoires virtualisés. Aka-Aki, c’est d’abord une pancarte virtuelle qui s’actualise sur l’écran du mobile de votre voisin. A la déterritorialisation du réseau, répond la reterritorialisation de la rencontre, imbriquant territoire virtuel et territoire réel, territoire propre, territoire commun et territoire tribal. Dès lors, le marquage par des implants communiquants (et le mobile s’en rapproche) permet à l’individu, mais aussi à des objets et des machines de se reconnaître, d’être reconnus et de se signaler en fonction d’intérêts programmés par avance. Dans cette optique, l’internet des objets ne se sépare pas de l’internet des individus. Aka-Aki ce n’est pas encore cela, mais c’est déjà cela…

Les auteurs du projet parlent de réalité augmentée. Ce réseau mobile enrichit les possibilité du mobile-prothèse en nous permettant non seulement la présence à distance, mais aussi la reconnaissance, la détection et le tri à distance en temps réel, comme le ferait un nouvel organe des sens qui étendrait le monde réel. Nul doute qu’un tel système ne puisse s’étendre à des espaces de délivrance de flux personnalisés (une autre facette de l’étude que j’avais présentée à Toulouse en 2004) qui, de même que compter le nombre de passages (mémorisés par le système, rappelons-le) de tel ou tel individu ayant tel ou tel profil en tel ou tel lieu, intéresseraient les publicitaires (et bien d’autres comme on peut l’imaginer sans peine…). Il reste tout de même à connaître l’avis de la CNIL et organismes apparentés sur ce possible nouvel œil de Big Brother, et bien sûr jusqu’où ira l’adhésion des utilisateurs. A suivre…

Share

Une étude sur la communauté Everquest II questionne les modes de constitution des réseaux sociaux.

everquest2Comment et sur quels critères se constituent les réseaux sociaux ? Une étude universitaire américaine apporte des éléments de réponse quant à la constitution des communautés de gamers. L’étude a porté sur un échantillon de sept mille utilisateurs du jeu en ligne multijoueurs Everquest II. Les résultats de l’étude pourront paraître inattendus. C’est d’abord avec les amis, les amis d’amis et la famille que se forment ces communautés avec tout ce que cela recouvre : Action bien sûr, mais aussi interaction au travers d’actes d’échanges et de coopération, au travers de mails et de chats, et aussi transaction dans le cadre du jeu.

Ce que l’on observe de cette surface sociale finalement assez étroite s’observe aussi dans le domaine géographique. Les chances de collaborer dans une communauté Everquest II sont cinq fois plus grandes dans un rayon de dix kilomètres que dans un rayon de cent kilomètres ! Ces résultats dépassent les objections relatives aux fuseaux horaires, à la langue, à la culture ou même à la structure du réseau que l’on aurait pu formuler. Tout semble se  passer comme si ce type de réseau reproduisait voire renforçait les relations sociales préexistantes. On est donc loin d’un réseau hors-sol. Cela rappelle le comportement déjà étudié chez les ados en particulier qui chatent et téléphonent à leurs amis qu’ils viennent à peine de quitter, comportement qui répond au besoin du « stay in touch ».

Au moment de généraliser ces observations aux réseaux sociaux en général, il y a lieu d’être prudent. S’ils recoupent certainement en grande partie les réseaux de relations sociales, les réseaux sociaux qui ont une fonction statutaire non négligeable par exemple, peuvent-ils s’accommoder d’une surface sociale et géographique aussi réduite ? En d’autres termes quelle est la part des relations sociales reproduites dans ces réseaux comparativement à celle des relations nouées ou « fabriquées » dans ces mêmes réseaux ? Et en conséquence, quelles sont la nature et la force des liens et des interactions réelles entre leurs membres ?

Share

De l’art d’utiliser les réseaux sociaux : Ce qui est arrivé à Jules, ou quand intime et public ne font plus qu’un.

Ce qui est arrivé à Jules (renommé Marc à sa demande) a fait le tour du réseau en ce début d’année 2009. Rappelons pour mémoire que cet internaute semblable à bien d’autres, on le suppose, a pu prendre connaissance de son histoire personnelle dans un article de la revue le Tigre. Cette histoire, reliait ses voyages, ses hobbies, ses amis, ses petites amies, ses soirées ainsi qu’une foule d’autres détails. A qui les avait-il confiés ? Comme beaucoup, il avait dispersé ici quelques photos, là un billet de blog, ailleurs déposé une vidéo, peut-être un peu twitté, accepté des ami(es) sur Facebook, lesquel(le)s parlaient aussi de lui, etc…

Ce travail du Tigre a le mérite de matérialiser ce que nous savons ou devrions tous savoir. Toutes ces traces que nous laissons sur le réseau, traces involontairement volontaires si l’on peut dire, permettent à un curieux perspicace, aidé par des moteurs aggrégateurs de traces, de nous profiler et de se raconter notre histoire, en tous cas une histoire ; et celle de Jules illustre parfaitement la confusion des espaces privés et publics et le rétrécissement des espaces réellement intimes, ce que nous avons à prendre en compte particulièrement dans les réseaux sociaux.

Si l’on ajoute à ces traces numériques celles que l’on laisse sur les réseaux téléphoniques (voir ici), de paiement ou de circulation, il y a lieu de penser que, si le panopticon numérique est à portée de technologie, il est aussi à portée de volonté. Dans beaucoup de pays, des organismes type CNIL veillent, ce qui n’empêche pas son président Alex Turk de s’inquiéter régulièrement ; des internautes aussi, il n’y a qu’à voir leurs réactions à certaines initiatives de Facebook. De même, des artistes du numérique alertent régulièrement l’opinion par leurs réalisations critiques ; ainsi le projet RG2012 de David Guez. Il consiste en un moteur de recherche sur réseaux sociaux qui a pour objet de redécouper des listes de personnes inscrites sur Facebook selon des critères affichés sur les profils. Il ne reste qu’à croiser ces critères, géographiques, sociologiques, religieux, sexuels…. pour obtenir des listes de personnes. Celles-ci sont alors incluses dans une fiction dans laquelle elles deviennent malgré elles acteurs ou victimes en se retrouvant impliquées dans une fiction catastrophiste ou simplement dans des listes ou des photos affichées au mur ou encore marchandisées sur un mug. Cela est sensé conduire tous ceux qui ne perçoivent ou ne prennent pas en compte la perte de limites public/privé dans le réseau à bien réfléchir à ce qu’ils acceptent d’y dévoiler.

Share