Un art de l’expérience à l’ère du numérique

 

Dans un magazine Beaux-Arts de début d’année, le philosophe Yves Michaud décode l’état de l’art et son évolution probable dans les dix ans qui viennent. Si cette évolution peut être mise en relation avec un environnement politique et social donné, il est également possible de faire le lien avec le changement des modes de perception liés à l’avènement du numérique. Essayons donc !

Avènement du numérique / Changement des modes de perception & primauté de l’expérience

Chacun pressent, constate, ou sait désormais que l’avènement du numérique concourt à un changement des modes de perception. La linéarité, l’attention, la lenteur, laissent la place à l’alinéarité, le rythme, et la rapidité…au risque de l’inattention. Le parcours linéaire partagé laisse la place à l’expérience individuelle, que ce soit dans les nouveaux modes de lecture qui mettent en cause le livre traditionnel, les médias numériques et l’internet, sans oublier l’expérience proposée dans les dispositifs interactifs d’art numérique.

Si la primauté de l’expérience est évidente dans des dispositifs techniques interactifs, elle s’impose aussi dans des œuvres « périssables » d’art contemporain et dans de nouvelles formes de happening dans la danse ou le théâtre, impliquant souvent davantage le corps et les sens (voir Jan Fabre)…

Parallèlement, dans les médias numériques, la communication unidirectionnelle s’efface au profit de la commutation dans laquelle le message se construit dans l’interaction entre des émetteurs-récepteurs. (blogs, réseaux sociaux, mobiles…). Cette interaction donne la aussi le primat à l’expérience sur le contenu.

Cette importance croissante de l’expérience et de la perception induit à des degrés divers selon le dispositif dans lequel on se place, un engagement différent du corps et conduit à un développement de la polysensorialité consacré par l’avènement de la synesthésie, association de sens, prise en compte de façon croissante dans l’immersion et l’expérience utilisateur des sites internet, mais aussi dans la mode, la cuisine ou les parfums.

Déclin de l’objet au profit de l’expérience / la perception

Tout cela consacre le déclin de l’objet au profit de l’expérience, de la perception. L’œuvre, si on peut encore employer ce mot, s’actualise plus ou moins brièvement dans des installations, des performances, des expériences sensibles relevant de l’événement, et parfois même de rien d’autre que l’événement réduit à un produit consommé. On assiste ainsi à une esthétisation diffuse et globale, à une gazéification de l’art selon les mots même de Michaud.

Ainsi s’expliquerait selon lui, le retour au premier plan de l’architecture comme art majeur. L’expérience du Guggenheim de Bilbao est d’abord celle qui est offerte par l’architecture du musée, bien avant celle des objets qu’il contient. Des tours de Dubaï aux nombreux projets muséaux en cours, et même au musée Pompidou de Metz, c’est d’abord une expérience sensorielle que tentent d’offrir ces réalisations.

La transformation des modes de production par les technologies fait que l’artiste seul face à son œuvre laisse la place au producteur, au créateur industriel animant ou pilotant un collectif, voire simple maillon d’une distribution. Les procédés industriels, techniques, communicationnels et commerciaux transforment la perception. Il s’agit d’inventer ou de magnifier une expérience ou/et de la marketer parfois sous des formes dévaluées.

La fête et le spectacle contaminent les arts et la culture. L’expérience relève de l’événement. Et vice-versa ! Combien de biennales, de fêtes, de festivals et de salons ? L’art « collectionnable » multiplie les évènements-expositions (Veilhan ou bien Koons ou encore Murakami à Versailles). Des défilés de mode et des lancements de produits ont lieu dans des enceintes culturelles comme Beaubourg ou Orsay…

La barrière high/low, art d’élite/art populaire s’efface au profit d’une barrière luxe/cheap. Plus prosaïquement, dans une société où l’horizontalité remplace la verticalité, ou le culte (au sens large) s’affaiblit, qui promeut l’individu et lui délivre des injonctions de réalisation personnelle, on achète des expériences plutôt que des objets. Le luxe aussi devient gazeux. On s’offre un saut en parachute…ou un vol en navette spatiale…en attendant des expériences virtuelles. Pour Michaud, on assiste à une touristification de la culture dans une société de l’entertainment.

Reste le cas des tuyaux : Dans ce monde numérique, la production industrielle et commerciale des biens culturels généralement numérisés triomphe. Les œuvres étant techniquement reproductibles  à l’infini et transmissibles en temps réel, les tuyaux chargés de les distribuer et de permettre l’accès à l’expérience sont en position de force par rapport au contenu. L’appareil et la connection sont payants, le contenu souvent gratuit ou revendiqué comme tel. On dit j’ai un iphone. Dirait-on j’ai un livre sans paraître ridicule ? on achète le livre pour son contenu, l’iphone pour la promesse d’une expérience.

Faut-il pour autant se lamenter ? Non, pas vraiment, pense Michaud. Certes l’aura de l’œuvre d’art s’affaiblit, ou se déplace, voire disparaît. Comme le pensait Walter Benjamin, cette évolution de l’art est inscrite dans l’évolution de nos sociétés démocratiques éduquées et massifiées. Les technologies sont décisives parce qu’elles modifient notre rapport au monde, transforment les modes de production et de distribution, les notions d’œuvre et d’auteur, mais aussi la communication interpersonnelle et la sensorialité. L’innovation technologique s’impose avec une grande rapidité (iPhone) et se diffuse en mettant des possibilités de création à la portée de chacun en permettant tout à la fois décentralisation et relocalisation de réseaux-tribus, paradoxale à l’ère de la globalisation. C’est de là peut-être que viendront les nouveaux processus créatifs (ibooks, iart, clips…)

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