Virilio et Depardon à la fondation Cartier : Deux régimes de représentation à propos de l’enracinement et du déracinement.

Design et documents : Diller Scofidio+Renfro, Rubin, Kurgan, Hansen.

Présentée jusqu’à mi-mars à la fondation Cartier, l’expo met face à face ou côte à côte, selon la façon dont on le comprendra, deux discours en apparence contradictoires, racines contre migrations, identité contre trajectoire, mais au fond complémentaires comme les deux faces d’une même pièce.
Les formes utilisées par les deux auteurs, le documentaire filmé pour Depardon, l’installation multimédia pour Virilio, entrent en résonance avec leurs thèses.

LA THÈSE DE DEPARDON

Depardon alerte sur le déracinement et la disparition de peuples et de cultures. L’alignement de l’œil, de l’appareil et du sujet que l’on retrouve dans l’image photographique ou cinématographique en général, nourrit le sensible et l’émotion. Sur 80 m2, d’immenses visages s’adressent à nous dans leurs langues finissantes, et c’est très réussi. Mieux d’ailleurs que dans la seconde salle où, par contraste, sont projetées des images d’un monde anonyme et uniformisé. La thèse aurait à mon sens, été mieux appuyée en projetant ces images face au premier film, sur un mur opposé…

LA THÈSE DE VIRILIO

Virilio, lui, annonce le siècle des migrations, de la substitution de la trajectoire à l’identité, les outils sont très différents. Une salle avec quelques dizaines d’écrans exploite les possibilités du numérique et de la vidéo : Doubles, multiples, décalages, mise en abîme du temps et des images, renvoient à l’utopie et l’uchronie du monde moderne et soutiennent les thèses sur la vitesse, l’effacement des frontières et la pollution dromosphérique chères à Virilio. Une deuxième salle permet à l’image numérique de synthèse d’exercer toute sa puissance. Des statistiques et des graphiques, que l’on consulterait d’un œil distrait dans un livre statique, sont ici designés, dynamisés, sonorisés et projetés sur un grand écran à 360°, et balayés par une énorme et très belle planète en 3D. L’effet d’immersion qui en résulte affecte la sensorialité et instaure une interactivité, certes passive, mais néanmoins très forte avec le spectateur. On reste fasciné face aux graphiques et aux tableaux dynamiques de chiffres, face aux flux de pixels qui traduisent les flux migratoires ou les flux de dollars, face aussi aux représentations de la désertification ou de la submersion de grandes villes par la montée des eaux.

Si Depardon montre ce que plus personne ne voit, avec Virilio on voit ce que personne ne montre avec autant de force. Et l’expérience que le numérique permet de proposer n’y est pas pour rien…Un art à l’état gazeux, selon le mot d’Yves Michaud, s’est infiltré dans ce message à la croisée de l’économie, de la sociologie et de la politique.
A voir…

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